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Oui-oui et les choses de la vie

lundi 20 février 2006, par philzard

Sexualité, drogue, folie... On parle désormais des sujets les plus graves dans les livres pour enfants. Mais peut-on vraiment tout écrire ? Enquête sur les nouveaux tabous.

Elle s’appelle Delphine. Elle est l’héroïne de L’Amour en chaussettes, un roman publié en 1999 et destiné aux élèves de 4e et de 3e. Delphine est lycéenne, amoureuse de Jo, son professeur d’arts plastiques. Un prof « super beau, style Mulder dans X-Files ». Et pas banal, avec ça. Du genre à vanter les mérites du préservatif pendant ses cours. Mais pas de chance : Jo préfère les garçons. Finalement, Delphine connaîtra sa première expérience sexuelle avec Arthur, un copain de classe. La scène, décrite par le menu sur une dizaine de pages, vient conclure L’Amour en chaussettes. Sans complexe ni pudeur, mais sans lourdeur ni détail racoleur. L’amour la première fois comme si le lecteur y était, avec ses maladresses, ses fous rires et le préservatif de rigueur. Il n’y a pas si longtemps, jamais un roman pour adolescents n’aurait osé parler aussi crûment. La littérature pour la jeunesse aurait-elle dompté sa peur des mots et des réalités ? Elle semble désormais aborder sans rougir les questions les plus intimes, les plus graves ou les plus dérangeantes : drogue, sexe, homosexualité, inceste, mort, suicide, maladie mentale... Les tabous auraient-ils tous disparu ?


JULIE CENSURÉE DEPUIS SEPT ANS

C’est l’histoire d’une petite fille qui loupe tout ce qu’elle entreprend. À chaque fois qu’on lui demande de faire quelque chose, elle répond : « Je ne suis pas capable. » Alors, à l’école, tout le monde l’appelle « Julie capable-de-rien ». Un soir d’hiver, Julie se rend au cimetière et s’allonge sur la tombe de sa maman. Elle laisse le froid l’engourdir jusqu’au moment où d’étranges chats viennent la réveiller. Ils lui apprendront pourquoi sa maman a « appelé la mort » sans avoir « attendu d’être vieille » et lui redonneront confiance en elle... Voilà sept ans que Thierry Lenain se voit refuser cette histoire intitulée Julie capable, où le mot "suicide" n’est jamais prononcé, mais où sa réalité affleure à mots couverts. Une nouvelle présentation du récit, agrémenté d’illustrations d’Anne Brouillard, s’est heurtée à un refus identique. Selon l’écrivain, ce court texte provoque chez les éditeurs un « malaise » qu’il attribue au thème évoqué, mais aussi à l’absence des adultes, qui lui a été explicitement reprochée. « Si j’avais intégré le père de Julie, le manuscrit aurait probablement été accepté. Cette histoire renvoie aux adultes leur propre absence et parle de leur faiblesse : Julie s’en sort sans eux », diagnostique l’auteur. En attendant une hypothétique réponse positive, Thierry Lenain a mis à disposition Julie capable sur son site internet personnel (http://thierrylenain.free.fr). Avis aux amateurs...


Une certitude : la palette des thèmes abordables s’est considérablement élargie au cours des trente dernières années.

« Avant Mai 68, on estimait qu’il fallait préserver les enfants des sujets délicats, analyse Françoise Ballanger, rédactrice en chef de La Revue des livres pour enfants, destinée aux enseignants et aux bibliothécaires. « Puis la représentation des enfants, et donc leur éducation, a évolué. Aujourd’hui, on pense qu’il faut les informer sur tout. En conséquence, la fonction attribuée à la lecture a changé : le livre est parfois devenu l’un des moyens de parler avec les enfants. Il fait même souvent office de "livre-médicament" pour certains parents éprouvant des difficultés à dialoguer. » L’École des loisirs est l’un des premiers éditeurs à avoir favorisé cette évolution, avec la collection "Médium". Geneviève Brisac, responsable des romans pour les 7-16 ans, se souvient des années 80 où « tout était à inventer. Les livres pour les enfants et les adolescents étaient très loin de la vraie vie. C’était une période de défrichage ». Aucun doute : depuis Fantômette et les Six Compagnons, beaucoup d’encre - parfois très noire - a coulé sous les ponts. « On trouve même des thèmes difficiles [la mort, la pédophilie, la Shoah - NDLR] dans des albums pour les plus petits. Mais, à la différence des livres pour ados, ils sont mis en scène de manière imagée ou détournée », constate Cécile Fourquier, éditrice chez Père Castor-Flammarion. Alors, fini les bluettes romantiques, les aventures gentillettes, et vive la littérature-réalité ? Eh bien, non ! Car si la littérature de jeunesse s’est distanciée du cucul la praline, elle se heurte encore à d’innombrables interdits, quand elle ne bute pas tout bonnement sur la mentalité des auteurs, encore très souvent pétris de préjugés. Les tabous sont simplement moins visibles, moins évidents que dans le passé, et pas forcément là où on les attend. Premier tabou, tacite : inutile de proposer un manuscrit dont la fin ne laisserait aucune porte de sortie au lecteur. Selon Claire Mazard, qui a publié chez Syros "Jeunesse" des textes sur l’homosexualité, le suicide ou la naissance sous X, « le roman doit délivrer un message d’espoir, même s’il met en scène des situations difficiles. Je m’en fais un devoir, sans tomber pour autant dans le "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil". Le but est d’aider le lecteur à vivre, pas de le désespérer ». Véronique Girard, rédactrice en chef adjointe du mensuel Je bouquine, édité par Bayard, renchérit : « Le héros a l’âge de celui qui lit : les mécanismes d’identification jouent pleinement. Nous sommes dans le cadre d’une fiction-miroir. C’est une question de responsabilité : nous sommes là pour apporter au lecteur une vision du monde, pas pour le traumatiser. »

Éviter les faiblesses des adultes

Deuxième règle non écrite : ne pas heurter les parents. Il arrive que ce qui était admis il y a cinquante ans ne le soit plus. Une des premières bandes dessinées de Hergé mettait ainsi en scène deux gamins, Quick et Flupke, qui accumulaient les âneries. L’obsession sécuritaire est passée par là... Il serait aujourd’hui impensable de raconter les farces de deux gamins brûlant la maison d’un voisin, ou piquant des médicaments dans une pharmacie pour faire des bêtises. Troisième règle, liée à la précédente : rester politiquement correct. Personne n’oserait imaginer un roman pour ados se livrant à une apologie de la drogue ou de l’ultraviolence. La loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse est de toute façon toujours en vigueur. Mais même sans aller jusqu’au débordement, Françoise Ballanger estime qu’« il ne faut pas dévier d’un certain consensus social quand on s’adresse aux plus jeunes ». La règle - tacitement admise par tous - est simple : « Les livres se doivent de défendre des valeurs humanistes. » Prendre des positions polémiques, contraires aux idées dominantes sur des sujets politiques (l’Intifada), historiques (la guerre d’Algérie) ou même des problèmes de société, est peu recommandé : contester le bien-fondé d’une action humanitaire, par exemple, est tout simplement impossible. Plutôt que de risquer l’ana-thème, les éditeurs préfèrent souvent éluder les sujets qui fâchent. « On a une fausse idée de ce qui est vraiment tabou », remarque Michel Piquemal, auteur d’une bonne centaine d’ouvrages pour la jeunesse. Pêle-mêle, il cite la critique de la société de consommation, la grève, la débilité des jeux télé, le rôle de l’argent dans la famille... « Je n’ai jamais vu un livre aborder le problème de ces familles qui n’ont pas de quoi manger parce que le père met tout son argent dans sa bagnole ! » L’écrivain ajoute avec franchise : « Dire qu’on vit dans une société de merde, c’est moins facile que 1e raconter l’histoire d’un petit renard qui a perdu sa maman... » Franco ,e Ballanger ne s’en étonne pas : « Ce qui reste difficile à évoquer dans la société l’est aussi dans les romans destinés aux plus jeunes. Mais, comme ces sujets ne sont pas abordés ailleurs, on ne remarque même pas leur absence dans les livres. »

Pas question non plus d’égratigner les adultes. « Ils ne doivent pas être moches », comme le résume Claire Mazard. Propos confirmés par Thierry Lenain, auteur et responsable de Citrouille, une revue consacrée à la littérature de jeunesse : « La manière de présenter les adultes reste un vrai tabou : beaucoup d’entre eux refusent de regarder en face leurs peurs ou leur complexité », estime cet écrivain à qui l’on doit bon nombre de textes précurseurs sur la mort, la drogue ou la pédophilie. Syros a jusqu’à présent été l’un des rares éditeurs à essayer de faire descendre les adultes de leur piédestal. « La collection "La Souris noire" a joué un rôle très important en affirmant sa volonté de parler aux enfants de cette complexité des adultes, se réjouit l’auteur de La Fille du canal. Mais ce n’était pas dans le but de les rabaisser : l’objectif était juste de les mettre à la portée des enfants."

Ce type de tentative se heurte souvent aux réactions violentes des parents. L’Amour en chaussettes, bien accueilli par les ados, avait déclenché les foudres de certains parents et d’associations bien-pensantes. « La sexualité reste un tabou énorme », regrette Gudule, l’auteur du bouquin. Certains l’ont même taxée de provocatrice, l’accusant d’avoir écrit un livre racoleur. « J’ai seulement voulu répondre à des interrogations et à des inquiétudes qui me semblaient très fortes, se défend-elle. Le texte s’adresse aux adolescents qui se posent des questions et attendent des réponses sur la sexualité. Auparavant, le sujet était toujours nié. J’ai voulu informer tout en procurant du plaisir au lecteur et en faisant passer un message de prévention. Il n’y a aucun a priori moral dans mon roman : ni sur la vie sexuelle des jeunes, ni sur l’homosexualité. » Elle en est convaincue : ces réactions de rejet, parfois violentes, renvoient encore une fois aux angoisses des adultes, inquiets à l’idée de voir leur statut remis en cause. « C’est vrai que mes jeunes héros portent souvent un regard critique sur leurs parents. Et je crois que ça dérange... », reconnaît-elle dans un sourire.


NE PAS TOUCHER AUX ENFANTS DU BON DIEU

Michel Piquemal est un auteur de jeunesse prolifique, fort apprécié des éditeurs. À ce jour cependant, un de ses textes n’a jamais été accepté : il raconte l’histoire d’un petit qarçon très croyant dont le frère tombe malade. Le petit garçon prie beaucoup et, pourtant, son frère meurt. L’enfant comprend alors que Dieu n’existe pas. Morale du récit : comme il n’existe pas, mieux vaut apprendre très tôt à s’en passer. Pour Michel Piquemal, c’est le tabou suprême : « Dans une société laïque qui se prétend débarrassée des interdits, il est interdit de dire aux enfants que l’on ne croit pas en Dieu. »


Dans l’un de ses romans, Marie-Sabine Roger mettait en scène une jeune fille de 15 ans qui décidait de fuguer pour s’installer avec son petit copain. Grincement de dents du côté de son éditeur, qui lui suggéra de faire grandir de quelques années son héroïne... « La sexualité est toujours un sujet sensible, constate la lauréate du prix Jeunesse France Télévision pour Attention fragiles. Il règne une espèce de non-dit : la liberté affichée reste très relative. Nous vivons dans une société qui n’est libérée qu’en apparence. »

Enfants parfois à l’origine des tabous

Cela dit, faut-il nécessairement parler de sexualité à des enfants de moins de 10 ans ou briser les élans d’humanisme naïf des adolescents ? Hélène Wadowski, directrice de Père Castor-Flammarion, retourne la question : « Les enfants eux-mêmes sont souvent à l’origine du refus de traiter certains sujets. Parlez de sexe à un enfant avant la puberté, il y a neuf chances sur dix pour qu’il exprime son désintérêt, voire son dégoût ! Il y a des âges différents pour apprendre certaines choses : un enfant ne sera pas forcément mûr plus tôt parce qu’il en saura plus sur la réalité du monde. » Une récente étude a, par exemple, constaté que l’âge des premiers rapports sexuels était resté stable depuis trente ans, alors même que les représentations de la sexualité avaient envahi la vie quotidienne des adolescents. Les enfants aussi ont leurs propres tabous, dont ils ne souhaitent pas nécessairement être affranchis.

• CHRISTOPHE QUILLIEN




LA BIBLIOTHEQUE ROSSE

Pour les 8-13 ans, quelques références jeunesse qui mettent les pieds dans le plat.

- DROGUE
- Un pacte avec le diable, Thierry Lenain, Syros "Jeunesse"
- Vers des jours meilleurs, Marc Cantin, éd. Thierry Magnier

- EXCLU5ION, MARGINALITÉ
- Attention fragiles, Marie-Sabine Roger, Le Seuil

- GUERRE
- Rêver la Palestine, Randa Ghazi, Père Castor-Flammarion
- Quand j’étais soldate, Valérie Zenatti, L’École des loisirs (le journal d’une appelée en Israël)
- Les Pierres du silence, Jacques Venuleth, Hachette (à propos de l’Intifada)
- Loin de chez moi, David Kherdian, L’École des loisirs (sur l’Arménie)

- HOMOSEXUALITÉ
- Macaron citron, Claire Mazard, Syros "Jeunesse"

- MALTRAITANCE
- La Maladie bleue, Alain Korkos, Le Seuil
- La Frontière de sable, Claude Clément, Syros "Jeunesse"

- MORT
- Au secours, les anges, Nathan "Jeunesse"

- NAISSANCE SOUS X
- L’Absente, Claire Mazard, Syros "Jeunesse"

- PÉDOPHILIE
- La Fille du canal, Thierry Lenain, Syros "Jeunesse"
- J’ai peur du monsieur, Virginie Dumont, Actes Sud "Junior"

- SEXUALITÉ
- L’Amour en chaussettes, Gudule, éd. Thierry Magnier
- Love, Serge Ferez, L’École des loisirs

- SUICIDE
- Le Cahier rouge, Claire Mazard, Syros "Jeunesse"

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