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” loin d’apaiser", le politique fractionne la société et le populisme |’emporte. "

Présent multiculturel et passé colonial

Le grand repli - Editions LA DECOUVERTE, 2015 |4,5oe

lundi 12 septembre 2016, par philzard

Historien, spécialiste du fait colonial et des immigrations, Pascal Blanchard est l’un des co-auteurs de l’essai Le grand repli*. ll y constate que la France n’a pas digéré son passé colonial et que cette attitude génère peur, exclusion et repli identitaire. ll plaide pour un apprentissage du << vivre ensemble >>.

- Votre bilan est sévère : selon vous, on a totalement échoué en matière d’intégration des immigrés ?
- P. B. : Lorsque des gens viennent de loin (des migrants), qu’on les fait vivre avec d’autres (des natifs, d’autres migrants et leurs descendants), cela doit passer par une connaissance de |’histoire et de la culture réciproque. Mais, l’État n’a jamais eu de politique publique d’accompagnement des primo-arrivants, de leurs enfants, ni de la société d’accueil sur la manière de "vivre ensemble". On a pensé soit que cela se ferait tout seul, soit que cela n’était pas un enjeu majeur On ne nous a pas appris, par exemple, a vivre avec quelqu’un de religion musulmane ou une personne d’une autre culture.
- Pire encore, vous dites que l’on n’a pas décolonisé le modèle colonial...
- P. B. : Le regard institutionnel, qu’il soit administratif, éducatif, social, militaire ou policier, est encore d’envisager les quartiers et les outre-mer comme des espaces coloniaux, des espaces a la marge, soumis a des << modes de gestion >> spécifiques. Les Arabes, les Asiatiques et les Noirs sont encore considérés comme pas << vraiment Français », comme des migrants spécifiques car liés a l’histoire impériale, comme des enfants de ceux qui hier étaient des "indigènes". Ce n’est pas un passé neutre. Ce n’est pas une histoire sans effets, sans affects.
- Quelles sont les conséquences pour leurs enfants ?
- P. B. : Lorsque j’interroge des jeunes de douze/treize ans sur leur destin et leur identité, c’est une catastrophe. lls répondent n’avoir jamais été Français — alors qu’ils sont nés en France — et qu‘ils ne le seront jamais. lls ne se disent pas davantage Algériens ou Marocains, mais s’affirment comme Arabes, Noirs ou Musulmans. C’est la dernière identité forte qu’ils peuvent avoir, une sorte de groupe de substitution pour se protéger, se sentir fort et protégé. Cela représente un stigmate fort dans une société en totale perte d’identité, qui s’éloigne de toute notion de vivre ensemble et, bien entendu, de tout sentiment d’être pleinement citoyen français. L’autre est perçu comme un danger (le Maghrébin), un inférieur (l’Afro-Antillais), un danger collectif (l’Asiatique)... Les gens se replient sur leur communauté réelle ou imaginaire. Loin d’apaiser, le politique fractionne la société et le populisme l’emporte. Exemple avec cette mesure spécifique qu’est la déchéance de la nationalité a l’encontre des binationaux (directement ou indirectement par voie de justice) elle casse le processus d’intégration et fabrique des citoyens à deux vitesses. Tous ceux qui se sentaient intégrés, pleinement Français, peuvent se dire désormais qu‘ils ne le sont pas vraiment. De la fracture de l’histoire, doublée par celle du regard et du racisme, on arrive a une césure juridique.
- Vous militez pour un pessimisme éclairé, qu’est-ce que cela signifie ?
- P. B. : Un pessimisme éclairé s’attache à construire un destin commun dans un cadre structure et non sur une utopie béate. L’éducation est une arme majeure et ultime. Parler aux jeunes de leur histoire est fondamental. Lorsqu’on leur raconte l‘épopée des premiers députés africains ou antillais (comme Hégésippe jean Légitimus ou Blaise Diagne), des premiers sportifs maghrébins (comme Larbi Ben Barek ou Boughéra El Ouafi), des militaires qui se sont battus pour la France (comme l’Emir Khaled, héros de la Grande guerre, ou Do Huu Vi, aviateur vietnamien), ils ouvrent des yeux ronds et découvrent qu’ils sont partie prenante d’une histoire collective.Toute la Nation découvre que notre histoire est faite d’une multitude de diversités. Derriére les pages sombres de la colonisation s’écrit une histoire plus complexe, plus duale. La France a sans aucun doute << inventé >> la notion de société diverse ;elle a juste oublié son histoire.

P.-S.

Propos recueillis par Isabelle Guardiola, MGEN InFoS

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