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Stéréotypes sexistes dans le monde : le poids de la religiosité

samedi 8 août 2020, par philzard

La femme est-elle la source de tous les maux divins ? ‘Dieu réprimandant Adam et Eve’ détail, peinture, Le Dominiquin (1581–1641). Wikimedia

Laurent Cordonier, Université de Paris ; Florian Cafiero, Sorbonne Université et Gérald Bronner, Université de Paris

Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a publié en début d’année son rapport 2020 sur la situation des inégalités femmes-hommes dans le monde.

Le bilan est loin d’être encourageant. En effet, si ces inégalités ont nettement diminué entre le milieu des années quatre-vingt-dix et le début des années 2010, le rapport souligne que le rythme de cette amélioration a franchement ralenti depuis.

Une vaste enquête sur les stéréotypes

Une des raisons avancées par le PNUD pour expliquer cette situation est la persistance de préjugés négatifs contre les femmes. En effet, ces préjugés peuvent réduire les chances de réussite des femmes de bien des façons. Le PNUD a donc mesuré l’intensité des stéréotypes sexistes dans le monde en se fondant sur une vaste enquête portant sur 75 pays représentant 81 % de la population mondiale.

Dans la moitié des 75 pays, plus de 91 % des personnes interrogées se disent d’accord avec au moins un des sept préjugés sexistes qui leur étaient présentés, par exemple :

« Les hommes font de meilleurs dirigeants politiques que les femmes ».

Cela est d’autant plus impressionnant quand on sait que les chiffres de l’étude incluent les réponses des femmes elles-mêmes.

Certains pays s’en tirent cependant bien mieux que d’autres. Ainsi, Andorre est-il le pays où on observe la plus faible présence de stéréotypes de genre, avec « seulement » 27 % de sa population qui reconnaît avoir de tels stéréotypes. Le Pakistan, lui, est en queue de peloton : 99,8 % de ses habitants ont au moins un préjugé sexiste !

L’islam, coupable idéal ?

Comment expliquer la très forte variation du niveau de stéréotypes sexistes entre les 75 pays sur lesquels se penche le rapport du PNUD ? S’exprimant dans une tribune du Journal de Montréal, la célèbre journaliste, romancière et féministe francophone Denise Bombardier soutient que ce rapport

« … confirme […] une corrélation que se garde bien de mettre en évidence l’organisme des Nations unies, à savoir le lien entre le poids de la religion et les préjugés à l’égard des femmes. Les pays musulmans se situent au sommet de cette liste infâme. En Jordanie, 99,3 % des gens nourrissent des préjugés. Au Qatar, 99,7 %, au Nigeria, 99,7 %, en Libye, 99,1 %, en Malaisie, 98,5 % et au Mali, 98,8 %. La prime de la honte est détenue par le Pakistan, où seulement 0,2 % de la population n’exprime pas de préjugés à l’endroit des femmes, selon les critères de l’étude ».

L’islam serait-il donc le coupable idéal pour expliquer la variance internationale du niveau de sexisme ? Nous avons voulu tester cette hypothèse en recourant à des méthodes plus rigoureuses que celle de Denise Bombardier, qui se contente de lister les 7 premiers pays sur 75 en termes de préjugés sexistes.

Développement et religiosité

Il ressort de nos analyses que les 23 pays majoritairement musulmans inclus dans l’étude affichent effectivement un niveau moyen de préjugés sexistes plus élevé que celui des 52 autres pays. On peut même ajouter que cette différence est significative, dans le sens où elle ne peut simplement résulter du hasard, comme le montrent les tests statistiques que nous avons effectués.

Cependant, le lien apparent entre islam et haut niveau de stéréotypes sexistes peut masquer un ou plusieurs autres facteurs plus importants, à commencer par le niveau de développement des pays considérés.

En effet, les pays où les stéréotypes sexistes sont le moins répandus (Andorre, Suède, Pays-Bas, Norvège, etc.) sont tous des pays ayant un haut niveau de développement, tel qu’il est mesuré par l’Indice de Développement Humain (un indice prenant en compte le revenu moyen par habitant, l’espérance de vie à la naissance et le niveau d’éducation moyen).

Nos analyses statistiques confirment que s’il y a davantage de stéréotypes sexistes dans les pays musulmans que dans la plupart des autres pays, il existe une corrélation encore plus marquée entre ces stéréotypes et le niveau de développement : dans l’ensemble, moins un pays est développé, plus sa population a de préjugés négatifs contre les femmes.

Un autre élément remet en question la thèse de la culpabilité de l’islam. Comme Denise Bombardier le reconnaît elle-même, des pays non-musulmans, mais où le sentiment religieux est fort, figurent aussi en bonne place dans la liste des pays les plus sexistes. C’est notamment le cas du Zimbabwe, du Ghana, des Philippines ou de l’Inde. Il se pourrait dès lors que ce ne soit pas l’islam en particulier qu’il faille soupçonner d’être associé au sexisme, mais un fort sentiment religieux en général.

Pour tester cette hypothèse, nous avons attribué une note de religiosité à chacun des 75 pays en nous basant sur la même enquête que le rapport du PNUD. Plus cette note allant de 1 à 4 est élevée, plus la religiosité de la population du pays est forte. Comme l’illustrent les figures ci-dessous, les résultats de nos analyses sont clairs : sur l’ensemble des 75 pays, il existe une forte corrélation entre niveau de religiosité et sexisme.

Graphique montrant le lien entre religiosité et stéréotypes sexistes dans le monde.
Graphique montrant le lien entre religiosité et stéréotypes sexistes dans le monde. L.Cordonier, F. Cafiero, G.Bronner, Author provided

Les facteurs qui comptent

Nous avons ainsi trois candidats possibles pour expliquer la variation du niveau de préjugés sexistes entre les 75 pays : l’islam, le niveau de développement des pays et leur niveau de religiosité.

Lequel de ces facteurs est le bon ? En l’état, il est impossible de trancher. En effet, ces facteurs sont tous trois corrélés entre eux : les pays majoritairement musulmans ont un niveau de développement moyen plus faible que les autres pays et un niveau de religiosité moyen plus élevé que ces derniers.

Dès lors, est-ce parce que l’islam y est majoritaire que certains pays affichent un fort niveau de préjugés sexistes, ou est-ce parce qu’ils sont par ailleurs moins développés et/ou plus religieux que les autres pays ?

Pour répondre à cette question, nous avons recouru à un modèle mathématique qui permet d’évaluer conjointement l’effet de plusieurs facteurs (islam, développement, religiosité) sur une même variable (niveau de sexisme).

Pour commencer, prenons comme indicateur du sexisme le pourcentage de la population de chaque pays ayant au moins un préjugé sexiste sur les sept testés. Dans ce cas de figure, nos analyses montrent que 64 % de la variance du niveau de sexisme entre les 75 pays s’explique par deux facteurs pris ensemble : le niveau de religiosité des pays et leur niveau de développement. Le fait que ces pays soient ou non majoritairement musulmans ne ressort pas comme un facteur influent.

Prenons maintenant comme indicateur du sexisme le pourcentage de la population de chaque pays ayant au moins deux préjugés sexistes sur sept. On observe cette fois que l’islam vient s’ajouter aux niveaux de religiosité et de développement pour rendre compte de la variance du niveau de sexisme entre les 75 pays. Ces trois facteurs pris ensemble expliquent alors 70 % de cette variance.

Plus de religiosité et moins d’éducation, c’est plus de sexisme

Nos différentes analyses montrent que, contrairement à ce qui a pu être dit, l’islam en tant que tel n’est clairement pas le grand responsable de la persistance des préjugés sexistes dans le monde.

En effet, indépendamment de la religion majoritaire des pays, c’est bien l’existence d’un fort sentiment religieux au sein de la population qui est le plus étroitement associé à un haut niveau de stéréotypes sexistes. Sans surprise, un faible niveau de développement – et, donc, d’éducation – est lui aussi lié à une forte prévalence de tels stéréotypes.

La militante pour les droits des filles à l’éducation et prix Nobel de la Paix, Malala Yousafzai ici en 2014. Dfid Uk/Flickr, CC BY-NC-ND

L’islam, de son côté, n’est qu’un facteur qui vient s’ajouter à la religiosité et au niveau de développement lorsque l’on prend comme indicateur la part de la population des pays étudiés qui fait preuve d’un sexisme très marqué (c’est-à-dire, qui entretient au moins deux stéréotypes de genre sur les sept testés).

Il existe assurément quantité d’autres facteurs associés à la persistance des stéréotypes et préjugés sexistes dans le monde. Mais le manque d’éducation et l’intensité du sentiment religieux semblent jouer un rôle notable à cet égard. Il s’agit probablement là de deux importants freins au développement de sociétés à la fois plus égalitaires et fondées sur la connaissance plutôt que sur la crédulité.The Conversationhttp://theconversation.com/republis... —>

Laurent Cordonier, Sociologue - Docteur en sciences sociales, Université de Paris ; Florian Cafiero, Ingénieur de recherche, CNRS, GEMASS, Sorbonne Université et Gérald Bronner, Professeur de sociologie cognitive, Université de Paris

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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